L'INTERPRETATION DE 1915 EN
TURQUIE
Hamit Bozarslan
Comme tout crime de masse - pour utiliser l’expression
de Jacques Semelin -, celui dont les Arméniens ont
été les victimes soumet le travail de l’historien
à un double impératif :
- Il est nécessaire d’historiciser
en exprimant la pluralité des arguments et des registres et en
permettant un débat contradictoire.
- Il faut
se garder d’une
historicisation négative qui consisterait à traiter
le crime de masse en terme d’anachronisme. Or si, comme en
témoigne l’anecdote de la cérémonie de
commémoration de la libération d’Erzurum en
2000
[1], le crime de masse se
caractérise par sa vivacité c’est bien parce qu’il
n’est pas qu’anachronique mais comprend aussi une
dimension morale, donc atemporelle, et universelle. Le terme d’anachronisme
exprime une approche pragmatique et déculpabilisée et
tend à occulter une série de problèmes dont une
minorité seulement relève de l’histoire en tant
que discipline. Autrement dit, le problème arménien ne
peut être traité exclusivement comme un objet de l’histoire
mais comme relevant aussi de la philosophie et de la morale,
« les seules qui nous permettraient de prendre position et
de trancher ».
Quelle mémoire garde-t-on en
Turquie du massacre des arméniens en 1915- ?
Le massacre des arméniens, la
question arménienne est imbriquée dans la dynamique de
construction et d’affirmation de l’identité
nationale turque, de la turcité. L’objectif du
Comité Union et Progrès, au pouvoir, était alors
l’islamisation du territoire à défaut de sa
turcification. Cette conquête est un objectif assumé. L’enjeu
consiste alors à démontrer que les Arméniens n’ont
jamais appartenu à leur territoire. En d’autres termes,
il s’agit d’extraire la question arménienne de l’histoire
anatolienne, présentée désormais comme
appartenant exclusivement et depuis la nuit des temps à la
turcité. En même temps, se manifeste un besoin d’une
justification universaliste de ce qui s’est passé.
Selon les arguments souvent avancés
en Turquie, c’est après avoir été
déportés par le gouvernement Unioniste que les
Arméniens ont souffert de la famine, des conditions
climatiques et des fauves, ce qui aurait causé leur perte.
Dans cette logique, les homme ont le droit de déporter d’autres
hommes pour des raisons sécuritaires, ensuite la nature
dispose, en dé-culpabilisant par là même les
auteurs.
En plus de ces raisons écologiques et
climatiques, la justification du crime de masse met en œuvre
trois types d’arguments que l’on peut résumer
ainsi :
- l’universel doit détruire le particulier, pour le
bienfait de l’humanité
- le particulier a le droit d’éliminer un autre
particulier (c’est alors normal que le plus fort
« gagne »)
- dans un contexte de guerre sociale-darwinienne à mort,
un particulier à le droit de s’attaquer à l’autre
et le vaincre pour ne pas être vaincu, c’est une
question vitale et morale pour le bienfait et la survie du
premier.
Cette structure argumentative n’est en
rien une dénégation mais une légitimation a
posteriori du crime de masse.
Le premier argument consiste à fixer
le statut de l’arménien, en ayant recours à des
arguments classiques que l’on retrouve dans la
littérature « anti-orientale » des auteurs
occidentaux des XIX-Xxèmes siècles. S’il n’y
a pas de racisme anti-arménien antérieur à 1915,
dans les manuels turcs postérieurs à 1915, l’arménien
est abaissé collectivement à un niveau de sous-homme
« moralement dégradé » de par son
code génétique et donc
« génocidable ». Il s’agit d’une
des techniques pour fixer ce statut est le recours à l’orientalisme.
On construit donc un atavisme négatif qui aurait marqué
l’essence même de l’arménité depuis
la nuit des temps. A partir de cette première construction
essentialiste, se formera, par symétrie l’atavisme
positif de la turcité. Ainsi l’éthos devient
synonyme d’ethnos, l’éthos universel étant
incarné par l’ethnos particulier. De plus, cette
argumentation a pour conséquence l’idée qu’en
combattant l’arménien le turc sert l’humanité.
En fonction de ce premier argument, on peut faire l’hypothèse
qu’il existe une matrice de justification du crime de masse
relativement simple qu’on observe également dans
multiples autres cas.
Le deuxième argument de l’historiographie
turque justifie les déportations par la
désobéissance arménienne durant la
Première Guerre Mondiale (cf. notamment l’ouvrage de K.
Gürün).Il porte sur l’insurrection arménienne.
Un groupe menace la sécurité d’une nation et
entrave l’effort de guerre. En d’autres termes la
turcité se sent menacée par l’arménité.
Le troisième argument, proprement
social-darwiniste, s’apparente au second et répond par l’affirmative
à une question qui se pose tant en termes vitaux que
moraux : l’intérêt d’un particulier
justifie-til l’élimination d’un autre
particulier ? Cet argument suppose, repose sur, un
détournement de la chronologie. Les arméniens ont
tué en 1917-1918 soit deux ou trois ans après les
massacres, cet événement postérieur
présenté comme justifiant l’argument de survie de
la nation, et partant, aussi les massacres.
Or il s’agit d’une
rationalité qui détourne la chronologie
événementielle. Il s’agit dans le premier cas en
1915 d’un crime de masse au moins partiellement planifié
et exécuté par des structures bureaucratiques mises en
places sur une grande échelle ; tandis qu’en 1917
il s’agit de massacres de nature locale. Cet argument justifie
le crime de masse par la désignation de « celui qui
a commencé en premier » et grâce au
détournement de la chronologie et à l’uniformisation
des actes. Ce discours ne suffit peut-être pas à
blanchir entièrement l’acteur qui est néanmoins
conscient du délit, mais il permet alors d’effacer la
singularité de l’acte pour le transformer en une guerre
entre deux éléments
« non-victimes » et donc également
« non-bourreaux », dont celui qui est
historiquement victime tenterait de victimiser l’autre, devenu
bourreau par obligation. Ce qui permet de condamner la victime,
même après sa disparition, puisqu’elle est la
cause de l’acte auquel a été contraint le
bourreau.
Toute la littérature turque reproduit
ces trois arguments. Une fois encore il faut insister sur l’idée
qu’il n’y a pas négation mais reproduction du
drame initial au détriment des arméniens . La dynamique
est ici bien différente de ce qui succède à la
destruction des juifs européens où l’on n’observe
guère de légitimation de ce qui s’est
passé.
Comment cette interprétation du
crime de masse conforme-t-elle la mémoire et quelle est son
influence sur la réconciliation ?
L’interprétation du crime de
masse relève d’une mémoire unificatrice,
officielle et obligatoire en Turquie.
Dans un premier temps, cette mémoire
qui ne s’intéresse qu’à l’arménité
du point de vue du nationalisme turc s’impose. Si bien que dans
un second temps, une telle mémoire du crime -comme close-
apparaît, pour reprendre une expression de M. de Certeau, comme
incroyable, absurde et est rejetée. Et ce rejet radicalise la
contestation des arménienne.
Ainsi, cette dynamique spécifique de
la mémoire du crime de masse empêche la
réconciliation. En effet l’une des condition de la
réconciliation est l’existence reconnue d’une
mémoire multiple, donc arménienne, non seulement en
Europe, aux Etats-Unis mais en Turquie même où il serait
nécessaire que les arméniens légitiment leur
mémoire sans risquer d’être désignés
comme « traîtres » et sans risquer des
poursuites pénales.
La seconde condition pour qu’il y ait
débat et réconciliation a trait au territoire. Le lien
de confiance entre un groupe humain et son territoire n’existe
ni pour les Turcs, ni pour les Arméniens car ce territoire est
surchargé de symboles, On peut émettre l’hypothèse
qu’il faudrait dépasser le territoire pour permettre la
réconciliation : la transnationalité, le
dépassement des frontières permettrait d’envisager
d’autres liens, de s’inscrire dans d’autres
logiques d’appartenance.
[1] Le maire,
de droite nationaliste, voulait inclure une scène de
« chargement à la baïonnette » des
Arméniens, mais ne parvenait pas à trouver des
figurants volontaires à jouer le rôle des
Arméniens.
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August 2001