La Réception du génocide arménien
dans la littérature juive

Michaël de Saint-Cheron


Premier génocide moderne, le génocide des Arméniens par les Jeunes-Turcs en 1915 marqua les intellectuels juifs et parmi eux certains écrivains dont l'œuvre aura marqué le siècle. Trois grands, Franz Werfel, le poète russe converti au christianisme Ossip Mandelstam, qui mourut en déportation près de Vladivostock en 1938, et Vassili Grossmann, consacrèrent chacun un livre au peuple arménien.
Dans ces pages, nous nous attacherons essentiellemnt aux deux ouvrages de Werfel et Grossmann, respectivement Les Quarante jours du Musa Dagh 1 et La Paix soit avec vous - Notes de voyage en Arménie 2, terminé en 1963, soit un an avant la mort de l'écrivain. Ce livre fut comméncé en 1961, durant le voyage de Grossmann en Arménie soviétique, alors qu'il venait d'apprendre par le K.G.B. que son chef-d'œuvre Vie et destin était séquestré. Ce n'est qu'en 1974, grâce au poète Semion Lipkine, ami très proche de Grossmann, que le manuscrit fut confié à l'écrivain Vladimir Voïnovitch et put enfin parvenir en Occident, microfilmé. Il ne fut publié en russe qu'en 1980, chez un éditeur de Lausanne, qui en publiera trois ans plus tard la version française 3 .

Le roman de Werfel, étrangement annonciateur des événements qui vont s'abattre sur les Juifs d'Europe, fut entrepris en 1929, lors d'un séjour à Damas de l'écrivain viennois. Il sera publié au début de ... 1933 !

Qui nierait qu'entre nos deux peuples existe plus qu'une similitude, une frémissante fraternité tragique, à travers ces six derniers siècles surtout (du XIVe au XXe ).
Si les Juifs ont à ce point compris et reçu le génocide arménien, c'est que l'un et l'autre génocide sont inscrits dans une même logique infernale. Mais le plus étonnant, avec Franz Werfel est que son roman précède d'au moins trois ans la montée au pouvoir des nationaux-socialistes et de dix ans la Guerre mondiale et le début de la Shoa en Pologne et dans les pays de l'est envahis par les hordes nazies.

La nouvelle édition française du livre de Werfel, datée de 1986 - cinquante ans après la première - est préfacée par Elie Wiesel, l'écrivain juif et prix Nobel de la paix et survivant d'Auschwitz-Birkenau. Son texte est intitulé "Le crime de l'oubli". Il stigmatise bien les rapports pressentis par Werfel entre les deux peuples et leur destin tragique.

« Qu'il relève du domaine de l'imaginaire ou de celui de la mémoire, ce roman est un chef-d'œuvre. Je l'ai lu après la Libération. J'avais vingt ans. Je viens de le relire J'y retrouve la puissance d'évocation et la conscience blessée qui, à l'époque, m'avaient bouleversé jusqu'au tréfonds de mon être.
Cette communauté villageoise arménienne, condamnée par les convulsions d'une histoire qui la dépasse, m'est devenue proche. Guettée par la mort, elle revendique sa liberté. Assiégée par un ennemi impitoyable, trahie par une société indifférente, elle choisit la résistance armée. Pour sauver l'honneur arménien ? Pour sauver l'honneur de l'homme.

On comprend les mobiles qui poussèrent Franz Werfel à s'intéresser à cette tragédie. Juif autrichien, réfugié en quête d'exil, il ne pouvait pas ne pas s'émouvoir du destin farouche qui, depuis des siècles, semblait poursuivre le peuple arménien sur sa route à la fois ensoleillée et endeuillée.
[...]Dans sa dispersion, le peuple arménien, comme le peuple juif, s'intègre sans s'assimiler, se veut attaché à sa langue, à sa culture, à ses traditions, en d'autres termes : à son identité ethnique et nationale aussi bien qu'à sa foi.
Frappantes, ces correspondances; on les retrouve jusque dans leurs martyres.
Ecrit avant l'avènement du régime hitlérien en Allemagne, ce roman semble préfigurer l'avenir. »

Cette préface marque bien la proximité d'âme qu'un écrivain juif de notre époque, et plus encore s'il a vécu de près la tragédie de la Shoa, éprouve à l'évocation de la tragédie arménienne.
Le roman de Werfel rapporte l'histoire - vraie ou imaginaire , peu nous importe ici - d'un village arménien dont les habitants, ayant eu vent des déportation de masse et des massacres, refusent de se laisser emmener par les Jeunes-Turcs et décident alors de se réfugier sur une montagne, le Musa Dagh, la "Montagne de Moïse", pour résister à l'ennemi. En lisant ce livre de bout en bout traversé par une force ascensionnelle incantatoire, comment ne pas songer à cet épisode de l'histoire juive sous l'occupation romaine, où toute une communauté refusant de se rendre à l'ennemi décide de se réfugier sur le mont Massada et de résister jusqu'au bout - jusqu'à la mort. Sauf que les Arméniens du Musa Dagh furent finalement sauvés après quarante jours héroïques, mais que les Juifs de Massada ne purent trouver d'autre issue à leur résistance que celle du suicide collectif. Pour tout lecteur du livre de Franz Werfel plus d'un point de tangence apparaît donc entre l'histoire juive et celle du peuple arménien. La singularité de cette histoire restituée par Werfel rappelle avec force ...qu'une larme dans l'océan de Manès Sperber, ce chapitre de Et le buisson devint cendre 4, qui marqua tant Malraux qu'il en préfaça l'édition avant même que la première partie du roman ne soit publiée. Chez Sperber aussi, il s'agit, cette fois dans la Pologne orientale en pleine extermination des Juifs, d'un village, Wolyna, dont l'un des habitants refuse d'attendre passivement les bourreaux et décide de proposer à tous ceux qui peuvent porter les armes, de partir avec lui rejoindre les partisans. Tous les autres, parmi lesquels le rabbin dont le fils est parti, seront exterminés. Ici, c'est sous la houlette de Gabriel Bagradian, qui s'impose comme chef, que le village entre en résistance. A la veille de l'arrivée d'un détachement de Sapiéhs, cinq mille arméniens montent sur le Musa Dagh comme un seul homme.
Une fois installé au sommet de la montagne, c'est la vie qu'il leur faut organiser en même temps que la défense du lieu. Les premières attaques turques se terminent en victoire pour les combattants de la liberté. Mais celles qui suivirent devinrent plus meurtrières pour les Arméniens. Cependant, ils tinrent quarante jours jusqu'à l'arrivée providentielle, au large d'Alexandrette, de navires français et anglais, qui met fin à l'épopée de ces Résistants.
Un million d'Arméniens furent assassinés par les Turcs. Pour tous ces morts sans tombe, le livre de Werfel est un mémorial. La grandeur de ce roman est de faire revivre pour la Mémoire du peuple arménien, comme pour la Mémoire de l'humanité, ces hommes et ces femmes du NON, comme eût dit André Malraux. Ces Arméniens du Musa Dagh sont frères des Juifs insurgés du ghetto de Varsovie.
Sans le génie visionnaire de Werfel, qui se souviendrait aujourd'hui encore, de cet épisode admirable d'une minorité condamnée à mort et refusant son sort dans le combat et la résistance ?
Après Werfel, voici Vassili Grossmann avec ses « Notes de voyage en Arménie », très probablement son ultime texte achevé. Celui qui fut correspondant de guerre de l’Armée Rouge fut aussi le premier écrivain à découvrir un camp d’extermination, celui de Treblinka, une année après la révolte des Sonderkommando juifs. Il consigna les quelques témoignages recueillis et les traces de l’horreur encore perceptibles, dans un livre, L’enfer de Treblinka 5.
L’auteur de Vie et destin fit donc son dernier voyage en Arménie et le récit qu’il en a laissé est souvent bouleversant, car il s’agit là de quelque chose qui ressemble à la récapitulation de toute une existence, une dernière symphonie ou plutôt un dernier quatuor.
La profondeur grave et sereine de La paix soit avec vous - notes de voyage en Arménie, venant après les turbulences de ces chefs-d’œuvre tragiques comme Tout passe ou L’enfer de Treblinka, est toute entière celle d’un homme qui a souffert et qui, malgré tant d’épreuves, trouve la force de chanter le peuple arménien et la terre d’Arménie. Ses descriptions de scènes de la vie quotidienne vécues ou entendues, ont la beauté et la noblesse de la Tragédie grecque. Mais de tout ce livre, le dernier chapitre est en quelque sorte le chant du cygne de Grossmann. L’écrivain y raconte un mariage traditionnel arménien, auquel il fut convié.
« Il n’est de joie au monde qui puisse faire oublier la souffrance d’un peuple, oublier la terre natale [...] », écrit-il. Pendant le repas de noce, un paysan du kolkhoze aux cheveux blancs se lève pour faire un discours en l’honneur des mariés et plus encore de Grossmann, sur le souvenir des Juifs morts dans les chambres à gaz d’Auschwitz. Grossmann écrit : « il disait qu’il avait lu mes articles de guerre où je décrivais les Arméniens, et avait pensé : voilà un homme, dont le peuple a subi de cruelles souffrances, et qui écrit encore sur les Arméniens ! Il avait envie qu’un  fils du peuple martyr arménien écrive sur les juifs. En cet honneur il allait même boire un verre de vodka. »
« Tout le monde se leva, hommes et femmes, et un tonnerre d’applaudissements vint confirmer que les paysans arméniens étaient plein de compassion pour le peuple juif. Ensuite, jeunes et vieux défilèrent devant moi. Tous me parlaient des Juifs et des Arméniens, disant que le sang et les souffrances avaient rapproché Juifs et Arméniens. »
Dans ces pages pleines d’une émotion contenue mais vibrante, se dessine une véritable fraternité entre un écrivain juif et les paysans arméniens d’un petit village de montagne.
Sans doute cette fraternité n’est-elle pas encore suffisamment perçue, mais ces écrivains si importants, sans compter nombre d’intellectuels, de penseurs et d’historiens du judaïsme contemporain, nous rappellent, à l’orée du nouveau siècle, que nous sommes requis par cette mémoire, par cet héritage commun.






1.Albin Michel et Livre de Poche, 1986.
2.Ed. de Fallois, 1990.
3.L’Âge d’Homme, Lausanne.
4.Odile Jacob, 1991.
5.Julliard.,1989.

 

© 1998-2001 webmaster@hist.net
März 2002