Hans-Lukas Kieser, Privatdozent, Historisches Seminar der
Universität Zürich, Sommersemester 2007
"Ben Gurion (1886-1973) und die Gründung Israels (1948)"
Der Augenzeugenbericht des
IKRK-Delegierten Jacques de Reynier
über Deïr
Yassin 1948
Le 3 avril, les Arabes nous firent
connaître, par écrit,
qu'ils s'engageaient à respecter et appliquer les Conventions.
Cet engagement, signé à Jérusalem, fut
confirmé par la Ligue des Etats arabes qui agit en l'occurrence
au nom de tous les gouvernements engagés au conflit.
Le 5 avril, l'Agence juive à Jérusalem nous envoya un
agrément similaire, signé Goldie Myerson et P. Ben
Zeviès.
A la même époque, l'ONU nous donna son accord au
fonctionnement d'une délégation CICR après la date
du 15 mai.
Nous étions donc juridiquement armés et l'avenir
s'ouvrait avec des perspectives plus réjouissantes. […]
Cest à ce moment-là précisément que se
produisit un événement d'une extrême gravité
et qui faillit tout remettre en question. Le samedi 10 avril, dans
l'après-midi, je reçois un téléphone des
Arabes me suppliant d'aller immédiatement à Deïr
Yassin où la population civile de tout le village vient
d'être massacrée. J'apprends que ce sont les
extrémistes de l'Irgoun qui tiennent ce secteur, situé
tout près de Jérusalem.
L'Agence juive et le grand quartier général de la Haganah
me disent ne rien savoir de cette affaire et qu'en outre il est
impossible à quiconque de pénétrer dans une zone
Irgoun. Ils me déconseillent de me mêler de cette affaire,
ma mission risquant d'être définitivement interrompue si
j'y vais. Non seulement ils ne peuvent pas m'aider, mais
déclinent toute responsabilité sur ce qui ne manquera pas
de m'arriver. Je réponds que mon intention est d'y aller, et que
l'Agence juive, de notoriété publique, exerce son
autorité sur tout le territoire en mains juives, qu'elle reste
donc responsable de ma personne comme de ma liberté d'action
dans le cadre de ma mission.
Cependant, en fait, je ne sais pas du tout comment faire; sans appui
juif, il m'est impossible d'arriver à ce village. Et soudain,
à force de réfléchir, je me rappelle qu'une
infirmière juive d'un hôpital d'ici, m'avait fait prendre
son numéro de téléphone, me disant avec un air
bizarre que si jamais j'étais dans une situation
inextricable, je pouvais faire appel à elle. A tout
hasard, le soir, tard, je l'appelle et lui expose la situation. Elle me
dit de me trouver le lendemain à sept heures à un endroit
désigné et d'embarquer dans ma voiture la personne qui y
sera, puis elle coupe la communication.
Le lendemain, à l'heure et au lieu dits, un individu en civil,
mais avec les poches gonflées de pistolets, saute dans ma
voiture et me dit de rouler sans m'arrêter. A ma requête,
il consent à me montrer la route de Deïr Yassin, mais il
avoue ne pas pouvoir grand-chose pour moi. Nous sortons de
Jérusalem, quittons la grande route et le dernier poste de
l'armée régulière, et nous nous engageons dans un
chemin de traverse. Très rapidement, nous sommes
arrêtés par deux espèces de soldats, à l'air
tout ce qu'il y a de moins rassurant, mitraillettes en avant, et large
coutelas à la ceinture. Je reconnais la tenue de ceux que je
cherchais.
Je dois sortir de voiture et me prêter à une fouille en
règle, puis je comprends que je suis prisonnier. Tout semble
perdu, quand un immense gaillard, d'au moins deux mètres de
haut, et large comme une armoire à glace, arrive, bouscule ses
camarades, me prend la main et me la broie dans ses énormes
pattes, en hurlant je ne sais quoi. Il ne comprend ni anglais, ni
français, mais en allemand, nous arrivons à nous entendre
parfaitement. Il m'exprime sa joie de voir un
délégué du CICR, car, prisonnier dans un camp de
Juifs en Allemagne, il ne dut la vie sauve qu'à nos
interventions et ceci à trois reprises. Il me déclare que
je suis plus qu'un frère pour lui, et qu'il fera tout ce que je
lui demanderai. Avec un pareil garde du corps, je me sentais capable
d'aller au bout du monde et pour commencer, nous allons à
Deïr Yassin.
Parvenus sur une crête, à cinq cents mètres du
village que nous apercevons en contrebas, il nous faut attendre
longuement l'autorisation d'avancer. Le tir arabe se déclenche
chaque fois que quelqu'un tente de passer sur la route et le commandant
du détachement de l'Irgoun ne semble pas disposé à
me recevoir. Enfin il arrive, jeune, distingué, parfaitement
correct, mais ses yeux sont d'un éclat très particulier,
cruel et froid. Je lui explique ma mission qui n'a rien de commun avec
celle d'un juge ou d'un arbitre. Je veux sauver les blessés et
ramener les morts. Les juifs ont d'ailleurs signé l'engagement
de respecter les Conventions de Genève et ma mission a donc un
caractère officiel. Cette dernière affirmation provoque
la colère de cet officier qui me prie de considérer une
fois pour toutes qu'ici c'est l'Irgoun qui commande, et personne
d'autre, pas même l'Agence juive avec laquelle ils n'ont rien de
commun. Mon armoire à glace, voyant le ton monter, intervient,
et trouve les arguments qu'il faut, puisque soudain l'officier me dit
que je puis agir comme bon me semble, mais sous ma
responsabilité. Il me raconte l'histoire de ce village,
peuplé exclusivement d'Arabes, au nombre d'environ quatre cents,
désarmés depuis toujours et vivant en bonne intelligence
avec les Juifs qui les encerclent. Selon lui, l'Irgoun est
arrivé il y a vingt-quatre heures et a donné ordre, par
haut-parleur, à toute la population d'évacuer toutes les
maisons et de se rendre. Délai d'exécution, un quart
d'heure. Quelques-uns de ces malheureux se sont avancés et
auraient été faits prisonniers puis relâchés
peu après vers les lignes arabes. Le reste n'ayant pas
exécuté l'ordre a subi le sort qu'il méritait.
Mais il ne faut rien exagérer, il n'y a que quelques morts qui
seront enterrés dès que le «nettoyage » du
village sera terminé. Si je trouve des corps, je puis les
emporter, mais il n'y a certainement aucun blessé. Ce
récit me donne froid dans le dos.
Je retourne alors sur la route de Jérusalem et vais chercher une
ambulance et un camion que j'avais fait alerter par le Bouclier Rouge.
Les deux chauffeurs et le médecin juifs qui les montent sont
plus morts que vifs, mais me suivent courageusement. Avant d'arriver au
poste Irgoun, je m'arrête et inspecte ces deux véhicules.
Bien m'en a pris, car j'y découvre deux journalistes juifs qui
s'apprêtaient à faire le reportage de leur vie!
Malheureusement pour eux, j'ai dû les mettre à pied, et
ceci assez énergiquement.
J'arrive avec mon convoi au village, le feu arabe cesse. La troupe est
en tenue de campagne, avec casque. Tous des jeunes gens et même
des adolescents, hommes et femmes, armés jusqu'aux dents:
pistolets, mitraillettes, grenades, mais aussi de grands coutelas
qu'ils tiennent à la main, la plupart encore
ensanglantés. Une jeune fille, belle, mais aux yeux de
criminelle, me montre le sien, encore dégoulinant, qu'elle
promène comme un trophée. C'est l'équipe de
nettoyage qui accomplit certainement très consciencieusement son
travail.
Je tente d'entrer dans une maison. Une dizaine de soldats m'entourent,
les mitraillettes se braquent contre moi, et l'officier m'interdit de
bouger de place. On amènera les morts s'il y en a, dit-il.
J'entre alors dans une des belles colères de mon existence,
disant à ces criminels tout ce que je pense de leur façon
d'agir, les menaçant de toutes les foudres possibles, puis je
bouscule ceux qui m'entourent et entre dans la maison.
La première chambre est sombre, tout est en désordre,
mais il n'y a personne. Dans la seconde, je trouve parmi les meubles
éventrés, les couvertures, les débris de toutes
sortes, quelques cadavres, froids. On a fait ici le nettoyage à
la mitraillette, puis à la grenade; on l'a terminé au
couteau, n'importe qui s'en rendrait compte. Même chose dans la
chambre suivante, mais au moment de sortir, j'entends comme un soupir.
Je cherche partout, déplace chaque cadavre, et finis par trouver
un petit pied encore chaud. C'est une fillette de dix ans, bien
abîmée par une grenade, mais encore vivante. Comme je veux
l'emporter, l'officier me l'interdit et se met en travers de la porte.
Je le bouscule et passe avec mon précieux fardeau,
protégé par mon armoire à glace, le brave. Une
ambulance chargée s'en va avec ordre de revenir au plus
tôt. Puisque cette troupe n'a pas osé encore s'attaquer
directement à moi, j'ai la possibilité de continuer. Je
donne ordre qu'on charge les cadavres de cette maison sur le camion, et
j'entre dans la maison voisine et ainsi de suite. Partout c'est le
même affreux spectacle. Je ne retrouve que deux personnes
vivantes encore, deux femmes, dont une vieille grand-mère,
cachée derrière des fagots où elle se tenait
immobile depuis au moins vingt-quatre heures.
Il y avait quatre cents personnes dans ce village, une cinquantaine se
sont enfuies, trois sont encore vivantes, tout le reste a
été massacré sciemment, volontairement, car, je
l'ai constaté, cette troupe est admirablement en mains et elle
n'agit que sur ordre.
Je rentre à Jérusalem, vais à l'Agence juive
où je trouve les chefs consternés, mais s'excusant en
prétendant, ce qui est vrai, qu'ils ont toujours dit n'avoir
aucun pouvoir ni sur l'Irgoun, ni sur Stern. N'empêche qu'ils
n'ont rien fait pour empêcher une centaine d'hommes de commettre
ce crime inqualifiable.
Je vais visiter ensuite les Arabes. Je ne dis rien de ce que j'ai vu,
mais seulement que, après une première et rapide visite
des lieux, il me semble qu'il y a plusieurs morts et que je demande ce
que je dois en faire, où il faut les déposer.
L'indignation des Arabes est bien compréhensible, mais les
empêche de prendre une décision. Ils voudraient que les
corps soient ramenés du côté arabe, mais craignent
une révolte dans la population et ne savent ni où les
entreposer, ni où les enterrer. Finalement, ils décident
de me prier de veiller à ce qu'une sépulture convenable
leur soit donnée, en un lieu qui sera reconnaissable
ultérieurement. Je m'y engage et repars pour Deïr Yassin.
Je trouve les gens de l'Irgoun de très mauvaise humeur, ils
tentent de m'empêcher d'approcher du village et je les comprends
quand je vois la quantité et surtout l'état des cadavres
qu'on a alignés sur la rue principale. Je demande fermement
qu'on procède à l'enterrement et exige d'y assister.
Après discussion, on commence effectivement à creuser une
grande tombe dans un petit jardin. Il est impossible de vérifier
l'identité de ces morts, car ils n'ont aucun papier, mais je
fais noter très exactement leur signalement avec âge
approximatif. La nuit venue, je m'en retourne à
Jérusalem, assurant vouloir revenir le lendemain.
Deux jours après, l'Irgoun avait disparu de ces lieux, et
c'était la Haganah qui en avait pris possession. Nous avons
découvert différentes places où les cadavres
avaient été entassés, sans décence, ni
respect, en plein air.
Rentré à mon bureau, après cette dernière
visite, j'y reçois deux messieurs, en civil, très bien
mis, qui m'attendent depuis plus d'une heure. C'est le commandant du
détachement de l'Irgoun et son adjoint. Ils ont
préparé un texte qu'ils me prient de signer. C'est une
déclaration selon laquelle j'ai été très
courtoisement reçu par eux, j'ai obtenu toutes les
facilités désirées dans l'accomplissement de ma
mission et je les remercie de l'aide qu'ils m'ont apportée.
Comme je fais mine d'hésiter et commence même à
discuter, ils me disent que si je tiens à ma vie, je dois signer
immédiatement. Il ne me restait donc plus d'autre
possibilité que de les persuader que je ne tenais nullement
à la vie et qu'un rapport d'un sens tout à fait contraire
au leur était déjà parti pour Genève.
J'ajoute que d'ailleurs je n'ai pas l'habitude de signer des textes
étrangers mais exclusivement ceux établis par
moi-même. Avant de les laisser repartir, je leur expose encore
une fois notre mission et leur demande s'ils s'y opposeront à
l'avenir ou non. Ce jour-là je n'obtins aucune réponse,
mais plus tard, à TelAviv, je les ai revus; ils
désiraient notre aide pour quelques-uns des leurs, et en
remerciement de notre concours, ils nous ont à diverses reprises
grandement aidés, nous remettant sans discuter certains otages
que nous réclamions.
Cette affaire de Deïr Yassin eut des répercussions
immenses. La presse et la radio ont diffusé la nouvelle partout,
chez les Arabes aussi bien que chez les juifs. Ainsi, du
côté arabe se créa une terreur
généralisée, que les Juifs se sont toujours
habilement arrangés à entretenir. On en fit des deux
côtés un argument politique et les résultats furent
tragiques. Poussés par la peur, les Arabes quittèrent
leurs foyers pour se replier du côté des leurs. Les fermes
isolées, puis les villages et enfin les villes furent ainsi
évacués, même quand l'envahisseur juif n'avait fait
que le geste de vouloir attaquer. Finalement, quelque sept cent mille
Arabes se sont mutés en réfugiés, abandonnant tout
dans une grande hâte, et dans le seul but d'éviter de
subir le sort de ceux de Deïr Yassin. Les effets de ce massacre
sont loin d'être épuisés, puisque cette foule
immense de réfugiés vit encore aujourd'hui dans des camps
de fortune, sans travail, sans espoir, la Croix-Rouge leur distribuant
les secours de l'ONU.
Les autorités juives furent
très ennuyées de cette
affaire qui arriva juste quatre jours après qu'elles avaient
signé leur engagement de respecter les Conventions de
Genève. On me supplia d'agir auprès des Arabes pour leur
expliquer qu'il s'agissait d'un accident exceptionnel et que les vraies
autorités respecteraient leur engagement. Je répondis
vouloir essayer, mais ne pus cacher mon mécontentement, ni mes
craintes quant à l'avenir.
Les Arabes, eux, étaient absolument furieux et se montraient
totalement découragés. Pour eux, ils n'attendaient plus
rien de bon du côté juif et se demandaient s'il ne
vaudrait pas mieux abandonner toute idée humanitaire les
concernant. Il ne fut certes pas facile de les calmer en les persuadant
que la faute des uns n'excuserait en rien celle des autres. Au
contraire, disions-nous, le fait que les Arabes maintiendraient leur
promesse prouverait au monde leur honnêteté, et leur
fidélité à la parole donnée. Nous les
assurâmes que notre vieille expérience nous interdisait de
douter d'eux, et que nous savions qu'ils se conduiraient avec
dignité et humanité, quoi qu'il arrivât.
Après cette séance mémorable, nous avions bien
l'impression que tout n'était pas perdu, mais qu'il s'en
était fallu de peu.
Le prestige de notre mission fut rehaussé par notre intervention
en cette affaire. Les juifs constatèrent notre fermeté et
furent étonnés de voir que nous étions revenus
vivant de Deïr Yassin, sans aucune aide de leur part. Ils nous
furent reconnaissants de n'avoir fait aucune publicité ni aucune
publication, ni à la presse, ni à la radio et ont
constaté, à cette occasion, notre parfaite
neutralité. Une autre attitude de notre part n'aurait fait
qu'envenimer un conflit déjà bien assez cruel ainsi, et
d'autres innocents auraient été victimes de
représailles.
Les Arabes, de leur côté, ont mieux compris encore la
nécessité de notre appui et se sont montrés
dès lors beaucoup plus confiants à notre égard. […]
La terreur règne dans la population, et très
particulièrement à Jérusalem. Deïr Yassin,
les assassinats, les prises d'otages, les explosions, les combats
affolent les civils, entendons par là les non-combattants, tous
les membres des familles arabes et juives qui ne sont pas
enrégimentés.
Il est constant que les civils aient à subir mille souffrances
en temps de guerre. En général peu préparés
à d'aussi fortes émotions, sans défense, sans
statut juridique, sans guide, ils sont vite gagnés par la
panique, partent - moralement et physiquement - dans toutes les
directions et finissent bien souvent par se perdre corps et biens. Le
CICR n'a pas assez de délégués pour aider chaque
cas isolément et les Conventions de Genève de 1929 ne
permettent guère d'interventions à caractère
officiel et général, en faveur des civils.
Combien de fois n'avons-nous pas déjà assisté
à des exodes lamentables. Même les habitants de grandes
villes ont subitement quitté leurs demeures et sont partis
à travers la campagne, sans but précis, si ce n'est celui
d'échapper aux excès de la soldatesque. Haïfa s'est
vidée de vingt mille Arabes, et Jaffa de trente mille, les 23 et
28 avril. La guerre n'a pas encore commencé, que sera-ce
à partir du 15 mai?
Reynier, Jacques de,
1948 à Jérusalem. Genève: Georg, 2002
(première édition 1950),
p.
52-58 et 63