Hans-Lukas Kieser, historien

 

Trois interrogations sur l'histoire des Arméniens

Extrait d'un discours tenu à l'occasion de la remise du Prix Garbis Papazian par l'UGAB (Union Arménienne de Bienfaisance) au Musée d'Art et d'Histoire de Genève, vendredi 18 février 2000

 

 

Je propose d'évoquer trois interrogations:

1) L'Arménie ottomane, qu'est-elle devenue sans les Arméniens?

2) Peut-on commémorer l'holocauste en taisant le génocide des Arméniens?

3) La perspective européenne de la Turquie, que signifie-t-elle pour l'avenir des questions kurde et arménienne?

 

1) Qu'est devenue l'Arménie ottomane sans les Arméniens?

Un des phénomènes qui frappe l'historien des provinces orientales de Turquie, c'est la persistance de la violence et du sous-développement dans la région depuis le génocide de 1915/16 jusqu'à nos jours. Il suffit des révélations récentes sur le Hizbullah-Contra, une organisation extrémiste nourrie par l'Etat pour la lutte contre le PKK, pour mesurer l'abîme de violence régnant là-bas encore ces dernières années. Il va de soi que, dans un tel climat, le développement économique et culturel de la région, pourtant instamment promis par la République depuis sa fondation en 1923, n'a, sauf peut-être à Urfa, toujours pas vu le jour. A mes yeux, le constat suivant s'impose: en passant sous silence le génocide et la question du foyer arménien en Anatolie, la diplomatie internationale a sanctionné à Lausanne en 1923 le résultat de la politique de purification ethnico-religieuse menée par les unionistes. La suppression brutale de la résistance kurde à l'heure des fascismes européens semblait consolider la République unitaire et ethnonationaliste. Mais l'histoire du 20e siècle n'a pas simplement entériné les acquis triomphalistes d'une telle politique: d'une part les vérités historiques représentent toujours un défi actuel, nous y reviendrons tout à l'heure. D'autre part - pour reprendre la formule du kémaliste Hasan Tankut - la question kurde a pris le relais de la question arménienne à partir des années 1960. Attachés aux modèles et stratégies de leurs pères politiques, les tenants du pouvoir n'ont - logiquement , il faut le dire - toujours pas réussi à apprivoiser la terre si meurtrie qu'étaient et que sont les provinces de l'Est. Là où le triomphe des armes compte avant tout, la confiance et la prospérité ne s'installent pas. Il faut changer l'esprit, et avec lui la politique.

La région entre l'Ararat et le Taurus est un pays à reconstruire. La politique de terre brûlée a dépeuplé des milliers de villages. Plus de deux mille écoles sont fermées. De vastes terres encore cultivées il y a cent ans sont aujourd'hui incultes. Permettez-moi d'illustrer l'espoir, que je conserve malgré tout, par un rêve personnel: Je pense au village Sansa qui se trouve à une demi-heure de marche au-dessus de l'Euphrate entre Erzincan et Tercan, et qui florissait autrefois. Ce village zaza-alévi au voisinage jadis arménien a été vidé par l'armée en 1994 et est toujours inhabité. J'y vois dans mon rêve un nouveau village, une sorte de village de paix, un village inter-national et interreligieux qui jouira de forts appuis en Europe. Il sera un micro-modèle de cohabitation dans une macro-région qui, je l'espère, ouvrira un jour ses frontières dans le même esprit de coopération que s'est réalisé le Dreiländereck autour et au nord de Bâle. Après des siècles de haine et de guerre autour de l'Alsace, cela aussi était totalement utopique il y a 55 ans.

 

Je passe à la deuxième interrogation

2) Peut-on commémorer l'holocauste en taisant le génocide des Arméniens?

L'holocauste, c'est-à-dire l'horreur de l'extermination systématique d'une grande partie des juifs européens ne suit non seulement chronologiquement, mais aussi logiquement l'assassinat impuni d'une grande partie des Arméniens anatoliens un quart de siècle auparavant. La transformation ethnique violente, finalement reconnue à Lausanne, de l'Asie Mineure, est devenue un paradigme néfaste: pour la première fois, une politique social-darwiniste radicale a été méthodiquement mise en place. Pour la première fois une minorité ethnico-religieuse numériquement inférieure, mais en principe protégée dans l'empire jadis théocratique, a été en grande partie exterminée et complètement évincée au XXe siècle. La pratique d'élimination, soutenue par des moyens modernes comme la télégraphie et les chemins de fer, fut observée de près par de nombreux représentants de l'Etat et de l'armée allemands. Plusieurs fonctionnaires s'en indignèrent, mais le gouvernement allemand ne protesta pas. Par la suite, la violence génocidaire qui paraissait suivre une raison d'Etat positiviste, a fasciné l'extrême-droite allemande. L'élimination rationnelle, à grande échelle, du suspect, de l'infectieux, du déloyal, du faible - je cite des termes en usage déjà chez certains jeunes-turcs unionistes - les a fort impressionnés; nous en trouvons les traces dans la presse allemande de l'entre-deux guerres. C'est l'exemple de l'évacuation génocidaire, mais «réussie» des Arméniens qui a encouragé l'Allemagne et l'Europe nazies à franchir la dernière limite contre les juifs. Difficile à comprendre, pourquoi les historiens du nazisme ne se sont pas encore penchés sur l'histoire de la réception de ces événements dans l'Allemagne de l'entre-deux-guerres.

Dans un autre ordre d'idées, il faut se rendre compte qu'un esprit positiviste, organiciste et nationaliste malsain était largement répandu parmi les élites européennes du début du siècle. A en croire les témoignages de missionnaires américains et suisses dans les provinces de l'Est, ces idées ne s'arrêtaient pas non plus devant les portes des écoles arméniennes. A la veille de la Grande Guerre, des visions sécularisées d'une guerre apocalyptique circulaient largement dans l'intelligentsia européenne qui influençait les jeunes-turcs. Il est également remarquable que les clichés antisémites et antiarméniens coïncidaient et que souvent, mais pas toujours, les mêmes cercles les cultivaient.

Le destin des Arméniens, dès le Congrès de Berlin, les réformes avortées des provinces ottomanes de l'Est, les pogroms et le génocide sont des chapitres de l'histoire européenne. C'est tout particulièrement le cas du génocide. Il fait doublement partie de l'histoire allemande: par la présence des Allemands au côté du régime unioniste pendant la Première Guerre Mondiale, et par l'application, derrière le front oriental dans la Deuxième Guerre Mondiale, d'un modèle de dépeuplement et de repeuplement similaire au régime unioniste. Himmler l'appellera «völkische Flurbereinigungspolitik». Sa «Umsiedlungs- und Ansiedlungszentrale», direction de transfert et d'établissement, est l'équivalent du «directoire central pour l'établissement des migrants et des nomades», le Asayir ve Muhacirîn Müdüriyet-i Umumiyesi des unionistes. Dans les deux cas, il s'agissait non seulement d'apporter une soi-disante solution finale aux questions arménienne et juive par une soi-disante déportation (dans le néant), mais également d'un plan de transformation gigantesque de la carte ethnique, touchant bien d'autres populations. Dans les deux cas, le génocide a débuté par l'élimination de partisans respectivement juifs et arméniens, supposés être au service des Russes. Dans les deux cas, l'élimination du soi-disant ennemi intérieur représentait une compensation psychologique pour les défaites subies dans une guerre d'agression sur le front oriental. Dans les deux cas les autres Etats n'ont pas fait ce qu'ils auraient pu et dû faire: ils n'ont pas ouvert leur frontière aux réfugiés quand, de 1933 à 41, les Nazis ont tout fait pour se débarrasser des juifs. Sous cet angle, les autres Etats, y compris les Etats-Unis et la Suisse, sont corresponsables du contexte historique dans lequel, à partir de 1942, l'assassinat industriel des juifs a pu être mis en place. Par rapport à l'Asie Mineure, les grandes puissances, divisées par leurs ambitions impérialistes, ont complètement échoué dans leur promesse de garantir un foyer sûr aux Arméniens. La menace existentielle qui pesait sur le peuple arménien était évidente dès la fin du 19e siècle. Mais l'Europe n'a pas su saisir le moment impératif, après les grands pogroms de 1895, pour imposer des réformes. Les philanthropes, dont les Suisses, qui se sont engagés à ce moment-là, faisaient, certes, un service précieux de Samaritain et de témoin, mais manquaient complètement des moyens politiques pour changer le cours fatal de l'histoire.

Je passe sur bien d'autres interconnections et analogies, et notamment sur le chapitre des spoliations méthodiques des victimes arméniennes et juives au profit de l'«économie nationale». Je passe aussi sur l'inventaire des différences - qui ne changent rien dans ce qui est dit - pour en revenir à notre interrogation. A mes yeux, commémorer l'holocauste en taisant systématiquement le génocide des Arméniens risque d'être un acte politiquement instrumentalisé, un rituel vide de sens. Et ceci, c'est grave et ne va pas sans conséquence. L'holocauste, c'est largement reconnu, représente le point de référence le plus sombre du 20e siècle, sinon de l'Histoire tout court. Le recul par rapport à la première moitié du 20e siècle nous permet de voir que le génocide des juifs et celui des Arméniens font partie d'une même évolution historique néfaste. La destruction impunie d'un peuple à forte identité qui gênait l'homogénéisation nationale turco-musulmane de l'Asie-Mineure en a été une étape tout à fait décisive. En tant qu'historiens et politiciens, il faut donc commémorer l'holocauste en se référant au génocide qui l'a précédé, sinon on brouille le tableau historique. Abstraire le mal de son contexte réel revient - pour reprendre un terme de Hannah Arendt - à une banalisation du mal, c'est-à-dire à son inadmissible mise à une distance inoffensive. De cette façon on risque de transformer une commémoration digne et toujours interrogatrice en un rituel anodin de political correctness, auquel bien des racistes et des assassins de ce monde peuvent impunément assister -- au lieu de se mettre en question, au lieu de se confronter douloureusement à l'horreur de l'histoire telle qu'elle est arrivée et que, dans d'autres circonstances, elle peut à nouveau se manifester parmi nous, voire se manifeste déjà in nucleo.

Je ne veux pas nécessairement parler de génocide. Les Kurdes aujourd'hui, ne ressemblent-ils pas aux juifs européens de l'entre-deux-guerres, de plus en plus contraints de fuir leur habitat, mais que personne ne voulait, et dont aucun Etat ne se sentait responsable? A peine apprenons-nous dans les faits divers que, une fois de plus, un bateau de réfugiés a fait naufrage et que plusieurs Kurdes se sont noyés dans la Méditerranée. Quand, lors d'une manifestation devant une ambassade à Berlin, quatre jeunes Kurdes ont été tués par des balles tirés dans le dos - il y a à peine une année de cela -, les deux Etats concernés n'ont pas entrepris la moindre poursuite judiciaire contre les tueurs; au contraire, ce sont les manifestants rescapés qui ont été condamnés entre-temps. Décidément, la vie d'un Kurde vaut bien peu en politique internationale. Il serait donc juste à mon sens de rendre hommage aux victimes de notre temps, tout en commémorant l'holocauste juif avec celui des Arméniens.

Il me semble en effet malhonnête de taire le génocide de ceux avec qui les victimes des Nazis elles-mêmes se sont identifiées en lisant et relisant dans leurs ghettos «Die vierzig Tage des Musa Dagh», le roman allemand le plus important sur la tragédie arménienne, publié en 1933 par l'auteur juif Franz Werfel.

 

3) La perspective européenne de la Turquie, c'est-à-dire l'attribution du statut de candidat par le Conseil des ministres à Helsinki en décembre dernier, est cruciale, également pour le thème dont nous parlons. Elle constitue une chance à saisir si elle ne repose pas sur des malentendus. Il y a une Europe pluraliste à construire, mais pour être pluraliste et plurireligieux, un organisme politique doit se doter de valeurs communes sûres et solides. Depuis les réformes arméniennes en 1914 et le Traité ambigu de Sèvres en 1920, l'Europe n'a plus jamais participé aux questions politiques de l'Asie-Mineure. En intégrant la Turquie, l'Europe ne pourra plus, comme pendant 77 ans, se contenter de relations économiques et diplomatiques extérieures avec ce pays. Elle devra de nouveau se préoccuper de la régénération de la Turquie, du problème kurde, du soutien des forces démocratiques, et du génocide des Arméniens: autant de questions négligées depuis 1923. Dès la création du gouvernement d'Ankara en 1920, la relation de l'Occident avec la Turquie a été placée sous le signe d'une guerre froide avant la lettre : la peur anglo-saxone visait aussi bien le communisme que l'Islam. La stabilité vers l'extérieur de ce partenaire militaire depuis 1952 primait avant tout. De ce fait l'Occident a donc plutôt empêché qu'encouragé les Turcs à vraiment démocratiser leur Etat. Ces dernières années encore, l'Europe n'a pas montré la cohérence et la détermination nécessaires pour contribuer à un renouveau politique de ce grand pays. Depuis quelques mois, il y a une dynamique incontestable dans une partie de la classe politique turque vers une euro-compatibilité. C'est maintenant à l'Europe unifiée de planter les jalons pour une République née de la guerre, qui se rend enfin compte qu'elle n'a plus affaire à une Europe impérialiste. L'Europe a d'autant plus de poids que les Etats-Unis soutiennent vivement l'adhésion de la Turquie.

L'éviction de la mafia et des bandes criminelles de la vie de l'Etat, l'établissement de droits culturels kurdes, la reconstruction des provinces orientales dans un esprit pluraliste et ransfrontalier, le progrès de la société civile et une vision de l'histoire qui reconnaisse le génocide des Arméniens: tels seront les critères d'un vrai changement en Turquie. Je suis sceptique, mais pas pessimiste. A présent, le gouvernement d'Ankara n'a pas encore commencé à mener une politique kurde crédible. Quant à la reconnaissance du crime collectif commis envers les Arméniens, il faudra une réorientation profonde qui, en ce moment encore, relève du miracle.

Je vous remercie.